Tribune : Face à la dictature au Togo, l’illusion du moyen unique et l’impératif de la complémentarité tactique
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Par Rodrigue Ahégo,
La Voix des Sans Voix
Dans la longue, épuisante et complexe lutte pour l’alternance démocratique au Togo, une tendance pernicieuse s’installe régulièrement dans le débat public et sur les réseaux sociaux qui sont malheureusement considérés par certains togolais comme la pelouse sur laquelle le match doit impérativement se jouer. Ils y mouillent leurs maillots et considèrent ceux qui sont sur le terrain, comme des spectateurs, critiquant leurs actions notamment l’organisation des meetings de sensibilisation, d’information et de mobilisation comme une futilité. A cette tendance pernicieuse, nous attribuons le titre de syndrome de la hiérarchisation, voire de l’exclusion, des moyens de résistance. Aujourd’hui, des voix s’élèvent pour critiquer l’organisation des meetings physiques par les forces vives, affirmant de manière péremptoire que l’ère numérique et ses « Lives » sur les réseaux sociaux seraient la seule arme moderne et efficace. A l’inverse, d’autres balaient d’un revers de main l’activisme virtuel, le jugeant déconnecté des réalités du terrain.
Il ne s’agit ici ni de juger, ni de condamner ces critiques. Il est plutôt question d’apporter une indispensable lumière, de rafraîchir les mémoires courtes et de rappeler une vérité stratégique fondamentale : face au système monolithique du RPT-UNIR, aucune action unique ne détient le monopole de la délivrance. C’est la somme de victoires d’étape, interconnectées et complémentaires, qui fera céder les fondations du régime dictatorial.
La complémentarité des armes : le « Live » ne remplace pas le pavé (et inversement)
Penser que les réseaux sociaux peuvent remplacer l’occupation de l’espace public est une erreur d’appréciation stratégique. De même, ignorer l’impact du numérique à notre époque relève de l’anachronisme.
– Le terrain physique (meetings et rassemblements) demeure le lieu de la matérialisation du rapport de force. Un régime autoritaire ne redoute pas le nombre de « vues » sous une vidéo ; il redoute la visibilité physique de la contestation, le corps-à-corps démocratique qui prouve, aux yeux de la communauté internationale et du pouvoir lui-même, que le peuple n’adhère pas. Le meeting crée de la cohésion, brise la peur par la communion des présents et maintient vivante la flamme de la mobilisation locale.
– L’espace virtuel (réseaux sociaux et Lives) est un amplificateur exceptionnel. Le numérique permet de contourner la censure des médias d’État, de documenter les abus en temps réel et de sensibiliser la diaspora ainsi que l’opinion internationale. Le « Live » prépare, informe et résonne ; mais il doit nourrir le terrain, pas le substituer.
Une lutte politique efficace ne choisit pas entre ces deux outils : elle les concilie. Le virtuel doit être le porte-voix du réel, et le réel doit être le carburant du virtuel.
Il convient ici, de rappeler les risques et enjeux des actions légales en terrain hostile face aux risques et enjeux des actions de défiance. Pour guider les actions de chacun, il convient de distinguer clairement deux modes d’action opérationnels dans un environnement où les droits humains sont constamment verrouillés.
– Les actions légales sur terrain hostile
Organiser un meeting, une conférence publique ou une marche en respectant les procédures administratives (même biaisées) relève de l’action légale. L’enjeu est de pousser le régime dans ses retranchements juridiques, le contraindre à afficher son visage dictatorial en interdisant des rassemblements pourtant constitutionnels, et occuper pacifiquement l’espace pour former les citoyens. Le risque est l’arbitraire du pouvoir (interdictions de dernière minute, encerclement par les forces de l’ordre). Et face à cet enjeu et au risque qui l’accompagne, la conduite à tenir, c’est la rigueur organisationnelle, la maîtrise des textes de loi, et la discipline absolue des militants pour ne prêter le flanc à aucune manipulation ou répression prétextée.
– Les actions de défiance
Lorsque l’espace légal est totalement confisqué, la défiance devient parfois le dernier recours pour briser le statu quo. L’enjeu est de créer un effet de surprise, gripper la machine oppressive et démontrer l’ingouvernabilité du pays sous la dictature. Le risque, c’est le prix à payer et c’est lourd de conséquences : arrestations arbitraires, violences physiques, emprisonnements, exils politiques. Face à cet enjeu et au risque encouru, il nécessite une préparation clandestine rigoureuse, une solidarité financière et juridique immédiate pour les acteurs de première ligne, et un sens aigu des responsabilités.
On ne décrète donc pas la défiance depuis son salon ; elle se prépare avec ceux qui en subissent les conséquences directes.Intérieur et Diaspora : deux rôles pour une même partition
La division entre les « combattants de l’intérieur » et « l’armée de la diaspora » est une aubaine pour le RPT-UNIR. Pour avancer, chaque entité doit comprendre son rôle et respecter celui de l’autre.
– La stratégie de cohésion : conciliation des efforts pour le Togo
La dynamique de lutte repose sur un équilibre partagé entre deux fronts complémentaires. Sur le terrain (à l’intérieur du pays), le rôle est de renseigner, de mobiliser la population et de subir directement le choc de la répression. Le terrain détient donc la légitimité de l’action directe. A l’extérieur (au sein de la Diaspora), le rôle est d’alerter l’opinion, de financer les actions et de mener le travail de plaidoyer, de lobbying et de diplomatie. La Diaspora sert de relais de sécurité et de caisse de résonance médiatique.
Objectif commun : la convergence de ces deux forces (Intérieur et Diaspora) pour alimenter une direction unique, celle de la conciliation des efforts pour le Togo.
Ceux qui sont sur le terrain (Intérieur) sont la chair de la lutte. Ils subissent la précarité économique, la pression policière et la menace d’incarcération au quotidien. Leur conduite doit être axée sur la résilience, la formation des relais communautaires et le maintien d’une présence physique, aussi minime soit-elle en période de forte répression. Ils ont la légitimité du choix du moment et des modes d’action chez eux.
Ceux qui sont à l’extérieur (Diaspora), libérés de la menace physique directe du régime, constituent l’arrière-garde stratégique. Leur rôle est d’être le bouclier diplomatique et le poumon financier de l’intérieur. La diaspora doit utiliser sa liberté pour faire du lobbying et le plaidoyer auprès des puissances, chancelleries occidentales et des institutions internationales. La Diaspora doit et a d’ailleurs l’obligation de financer les initiatives locales (formations, assistance aux prisonniers politiques, logistique des meetings) et inonder les réseaux sociaux pour briser le huis clos que le pouvoir tente d’imposer.
Il faut donc dépasser les querelles de clocher pour la victoire finale. L’histoire des luttes de libération à travers le monde nous enseigne qu’aucune dictature n’est tombée par une seule méthode. Ce ne sont pas les réseaux sociaux seuls, ni les meetings seuls, qui libéreront le Togo. Ce sera l’articulation intelligente de toutes ces énergies.
S’attaquer aux forces vives qui tentent, malgré le harcèlement et le manque de ressources, de réunir les citoyens à Akassimé ou à Kodjindji, est une erreur tragique. C’est faire le jeu de l’oppresseur en affaiblissant ceux qui maintiennent le flambeau allumé sur place. A l’inverse, mépriser l’effort de communication de la diaspora revient à se priver d’un écho mondial indispensable.
Au lieu de disserter sur l’inutilité présumée de l’action du voisin, que chacun apporte sa pierre à l’édifice : que l’influenceur utilise son audience pour mobiliser pour le meeting organisé par ceux qui sont sur le terrain ; que le militant de terrain nourrisse l’activiste web en informations fiables ; et que la diaspora soutienne matériellement et financièrement ceux qui bravent l’interdit.
La route est longue, elle est épuisante, mais chaque action unitaire est une victoire d’étape. Cessons de nous regarder en chiens de faïence et unissons nos tactiques. La somme de nos efforts fera tomber le système RPT-UNIR. Choisir le bon côté et mener le bon combat n’est pas simplement un choix moral, c’est un impératif de conscience qui définit notre humanité et notre sens de patriotisme face aux injustices du monde. Au-delà des neutralités de façade et des compromis faciles, s’engager pour la justice, la vérité et la dignité humaine demande du courage, car ce chemin est souvent semé d’embûches et de résistances. C’est pourtant le seul combat qui vaille la peine d’être mené, celui qui refuse de fermer les yeux face à l’oppression et qui refuse de se taire quand les voix des plus vulnérables sont étouffées. S’inscrire du bon côté de l’histoire, c’est accepter de devenir un pilier pour le changement, un relais d’espoir, et s’assurer que notre passage laisse une empreinte de lumière et d’équité pour les générations futures.