Interview- Nathaniel Olympio : « Faure Gnassingbé a trouvé la formule pour ne plus quitter le pouvoir »
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Un an après l’entrée en vigueur de la nouvelle Constitution, qui a instauré un régime parlementaire, la contestation ne faiblit pas. Le Front « Touche pas à ma Constitution » continue de dénoncer une réforme taillée pour prolonger la durée au pouvoir de Faure Gnassingbé.
Il y a un peu plus de deux ans, en mars 2024, alors que les députés togolais adoptaient à l’Assemblée nationale une nouvelle Constitution qui faisait basculer le pays vers un régime parlementaire, naissait le front Touche pas à ma Constitution, un regroupement d’opposants fermement opposés à cette réforme. Malgré leur contestation, le texte a été promulgué deux mois plus tard par Faure Gnassingbé, puis, en mai 2025, celui-ci a été désigné comme président du Conseil des ministres, ce qui consacrait l’entrée du Togo dans un régime parlementaire. Un an plus tard, la contestation se poursuit. Ses opposants accusent Faure Gnassingbé de s’être taillé une présidence à vie à travers ce changement institutionnel. Entretien avec Nathaniel Olympio, porte-parole du front Touche pas à ma Constitution.
Jeune Afrique : Quel regard portez-vous sur la V République depuis son entrée en vigueur, il y a maintenant un an ?
Nathaniel Olympio : Ce n’est qu’un prolongement des vingt dernières années de pouvoir de Faure Gnassingbé. C’est simple : vous avez un chef d’État qui est là depuis vingt ans, des ministres qui sont là avec lui depuis vingt ans. Vous avez les mêmes politiques publiques et les mêmes résultats, pour ne pas dire les mêmes échecs. Que ce soit un régime présidentiel, semi-présidentiel ou dit parlementaire, l’essence de la gouvernance est la même : la population reste dans la précarité, manque de services sociaux de base, n’a pas de perspectives et continue d’être réprimée. Les instruments de répression sont les mêmes. Donc, en réalité, rien n’a changé. Mais l’entourloupe ne prend pas.
Le gouvernement défend un système plus efficace, avec un Parlement renforcé, moins d’échéances électorales et un exécutif plus accessible. Ces arguments vous paraissent-ils audibles ?
Dans le régime précédent, nous avions déjà une Assemblée nationale supposée contrôler l’action gouvernementale. Quelle est aujourd’hui la différence fondamentale entre ce système et le nouveau régime parlementaire ? Je ne la vois pas. La fonction des députés reste exactement la même. Deuxième chose : comment peuvent-ils oser dire qu’un régime parlementaire crée une plus grande proximité entre le président et le gouvernement ?
Dans le système précédent, était-ce le Premier ministre qui conduisait réellement les affaires gouvernementales ?
En réalité, c’était un fusible qui n’avait aucun véritable pouvoir de décision. Tout le monde sait qu’au Togo tout se décide à la présidence. Même pour nommer ou révoquer quelqu’un. Donc ces arguments-là ne tiennent pas. Ils avancent aussi un autre argument selon lequel l’élection présidentielle serait une opération conflictuelle, génératrice de crises. Mais est-ce l’élection elle-même qui crée les crises, ou bien le contexte dans lequel elle se déroule ? En réalité, ce sont des balivernes. Il faut bien trouver quelque chose à dire, mais cela ne résiste pas aux faits. Faure Gnassingbé a juste trouvé une formule pour rester au pouvoir à vie, sans plus se soumettre à une élection.
Mais l’opposition pourrait bien conquérir le pouvoir en gagnant davantage de sièges à l’Assemblée…
Il n’y a aucune possibilité que cela se produise. La Ceni et la Cour constitutionnelle sont contrôlées par le pouvoir. L’élection est devenue un instrument de confiscation du pouvoir. Actuellement, le pouvoir a 95,5 % des députés et la totalité des sénateurs. Je vous donne deux autres éléments d’appréciation. En vingt-cinq ans de présenceà l’Assemblée nationale, aucune proposition de loi portée par l’opposition n’a jamais été adoptée. Quelle utilité, pour les Togolais, que l’opposition soit à l’Assemblée nationale ? Aucune. C’est la première question. Deuxième question : lorsque toutes les institutions qui interviennent dans le processus électoral sont assujetties au pouvoir, à quel moment pouvez-vous espérer que l’opposition soit déclarée vainqueure conformément au verdict des urnes ?
Vous avez été en première ligne contre cette réforme avec le mouvement “Touche pas à ma Constitution”. Que reste-t-il aujourd’hui de cette mobilisation ?
Nous sommes toujours pleinement mobilisés contre ce coup d’État constitutionnel. Nous avons franchi une nouvelle étape : le front Touche pas à ma Constitution s’est allié à d’autres organisations, notamment la Dynamique pour la majorité du peuple (DMP), aujourd’hui dirigée par l’ancien député Targone Sambiri N’Wakin. Il y a également l’organisation Lumière pour le développement dans la paix (LDP), conduite par l’ancien député Ouro-Akpo Tchagnao ; et la Dynamique Monseigneur Kpodzro (DMK Original), de Thomas Nsoukpoe. Aujourd’hui encore, nous poursuivons le combat contre la V République. Notre dernière sortie publique remonte au 29 avril, justement pour dénoncer un projet de révision constitutionnelle qui vise à donner à Faure Gnassingbé une forme de légitimité électorale.
Pourtant, les dynamiques de contestation peinent à s’inscrire dans la durée au Togo…
Pour comprendre cela, il faut revenir sur l’histoire récente du Togo. Le Togo est le seul pays de la sous-région à avoir déploré un millier de morts dans le cadre d’uneélection. Je ne parle pas d’une guerre civile : je parle d’une élection. C’était en 2005, lorsque Faure Gnassingbé a pris le pouvoir. Il y a eu environ 500 victimes, selon l’ONU, et le double selon les organisations locales des droits de l’homme. D’autres moments de répression ont suivi, comme en 2012, avec les contestations du Collectif Sauvons le Togo (CST), et en 2017, avec le C14, collectif de 14 partis créé par Tikpi Atchadam.
Plus récemment, en juin 2025, le mouvement M66, des blogueurs de la diaspora, a lancé une manifestation qui s’est soldée par 7 morts à cause de la violence de l’État.
Les Togolais sont traumatisés par cette violence extrême, qui ne date pas d’aujourd’hui, mais de l’époque de Gnassingbé père, Eyadéma, auquel le fils a succédé. Cela explique pourquoi, parfois, la jeunesse hésite à retourner au front. Elle reste cependant déterminée.
Les divisions internes de l’opposition n’expliquent-elles pas aussi cette difficulté à construire un rapport des forces durable ?
Oui, cela démobilise certaines personnes. C’est
À plusieurs reprises, nous avons été proches d’atteindre nos objectifs. Mais des problèmes de stratégie et de leadership, notamment dans la conduite de la lutte, des rivalités et des compétitions d’ego ont conduit à faire des erreurs, et même des compromissions. Nous en sommes encore là aujourd’hui.
Je reconnais cela. C’est pourquoi, au sein du front Touche pas à ma Constitution et avec les autres organisations avec lesquelles nous travaillons, nous avons trouvé une formule qui organise la lutte autour du projet commun et non autour d’un leader. Nous n’avons pas de chef absolu. Nous opérons avec un leadership collectif. Et ça fonctionne bien depuis plus de deux ans.
Cela ne constitue-t-il pas un problème en soi, si, au sein de l’opposition, vous ne parvenez pas à désigner une personnalité forte pour affronter le pouvoir ?
Cela aurait été nécessaire si nous avions été dans une compétition électorale. Ce n’est pas le cas. Nous ne combattons pas Faure Gnassingbé, mais un régime et tout son système. Cependant, dans toute lutte, les événements eux-mêmes font émerger des figures, par leur charisme, leur engagement, leur constance et leur cohérence. Et cela va se faire naturellement.
Lors de ses vœux de Nouvel An pour 2026, Faure Gnassingbé a évoqué la possibilité d’un dialogue politique cette année. Avez-vous, depuis, reçu des signaux concrets en ce sens ?
La première chose qu’il faut dire, c’est que le dialogue, comme les élections, est un instrument normal de régulation de la vie démocratique. Mais, de la même manière que les élections ont été dévoyées, le dialogue a lui aussi été instrumentalisé par le régime.
Depuis les années 1990 et jusqu’à aujourd’hui, le Togo a organisé une trentaine de dialogues politiques. Certains sont même devenus des repères historiques : la loi-cadre, l’Accord politique global signé en 2006, etc. Beaucoup d’accords ont été signés, mais jamais respectés par le pouvoir. Le dialogue est aussi devenu un instrument de confiscation du pouvoir. On l’active pour faire baisser la pression, puis on passe à autre chose et on oublie les causes profondes.
Donc, aujourd’hui, nous refusons de participer à un dialogue si c’est simplement pour conforter le pouvoir, comme cela a toujours été le cas. Le jour où nous accepterons un dialogue, ce sera uniquement pour parler de la transition. C’est la voie la moins coûteuse pour refonder la Nation et la République.
On peut nous qualifier de radicaux. Très bien. Mais nous sommes radicaux dans le sens étymologique du terme : nous voulons traiter le problème à la racine. Parce qu’il faut régler cette question une bonne fois pour toutes. Cela dure depuis des décennies.
La grâce présidentielle accordée en décembre dernier à environ 1 500 détenus, dont plusieurs qualifiés de prisonniers politiques par l’opposition, ne compte-t-elle pas comme un geste d’ouverture ?
Imaginez : un voleur entre chez vous, vous dépouille, vous le poursuivez pendant des années pour récupérer vos biens, puis il finit par vous rendre une partie de ce qu’il a volé. Est-ce que vous le félicitez pour cela ? Non. Le régime a jeté des gens en prison en violation totale de l’État de droit.
Abdoul Aziz Goma, par exemple – que l’on appelle « le Togolais irlandais » – a passé huit ans en prison. Il a fallu des années de mobilisation : des ONG internationales, des associations locales, des rapporteurs spéciaux de l’ONU, des décisions de la Cour de justice de la Cedeao que l’État togolais a refusé d’exécuter.
C’est sous cette pression qu’ils ont fini par libérer une partie des détenus. Ils y ont été contraints. Ils ne l’ont pas fait par conviction. Et surtout, ils n’ont pas libéré tout le monde : aujourd’hui encore, il reste environ 68 détenus politiques au Togo. Donc non, nous n’allons pas applaudir. Nous allons continuer d’exiger la libération de tous les autres.
Parmi ces détenus, il y a des figures emblématiques comme Marguerite Gnakadé, ancienne ministre des Armées. Il y a aussi Jean-Paul Oumolou, un Togolais de la diaspora venu en vacances, emprisonné depuis 2021. Ou encore Kpatcha Gnassingbé, le frère, en prison depuis 2009, malgré les décisions de libération de la Cour de justice de la Cedeao. Il y a aussi Affectio, qui vient à nouveau d’être jeté en prison pour avoir pris des photos d’une retenue d’eau en construction, après avoir passé une année derrière les barreaux à la suite de la publication d’un poème. Un État de non-droit.
Sur le plan international, Faure Gnassingbé semble avoir une diplomatie active qui est saluée dans la sous-région. Quel regard portez-vous sur sa politique extérieure ?
Vous pensez que le peuple togolais tire bénéfice de cette agitation diplomatique ? Vous pensez que les Togolais bénéficient du fait que les autorités aillent à la tribune de l’ONU dire qu’ils sont fatigués des Occidentaux, tout en recevant en même temps des partenaires occidentaux autour de la table du Conseil des ministres ?
C’est cela, le panafricanisme et la souveraineté ? Soyons sérieux. Je pense qu’il s’agit d’une ruse. Une ruse bien construite. Cette diplomatie, ou plutôt cet activisme diplomatique, n’a qu’un seul objectif : jeter un voile sur la réalité intérieure du pays. Oui, on peut citer la libération de 49 soldats ivoiriens.
Très bien. Mais quel a été le bénéfice pour le Togo ? On peut parler aussi de certains sommets sur le panafricanisme organisés à Lomé. Mais quel impact concret sur le quotidien des Togolais ?
Ce que l’on observe, c’est que cet activisme diplomatique sert surtout à construire une image à l’extérieur, une image qui vient masquer la réalité de la situation intérieure. C’est un voile diplomatique posé sur les difficultés internes. Et cette stratégie, je pense, repose essentiellement sur un objectif : la conservation du pouvoir.
Source : Jeune Afrique/ Aly Asmane Ascofaré