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Par Rodrigue Ahégo,
La Voix des Sans Voix
Aujourd’hui, une certaine presse de propagande et des courtisans zélés rivalisent d’obséquiosité, de métaphores grandiloquentes et de litanies pseudo-spirituelles pour célébrer ce qu’ils osent appeler une « évidence nationale », un « géant », un « apôtre social ». Le 06 juin est ainsi décrété jour de gloire pour Faure Essozimna Gnassingbé. On nous parle de « bouclier protecteur divin », de « vision », d’« humilité » et d’« abnégation ». On pousse l’outrecuidance jusqu’à chanter les louanges d’un homme dont l’essence précéderait l’existence, un « greffon d’espérance » qui serait venu renouveler la feuillaison sociale du Togo.
Pendant ce temps, dans les rues de Lomé, on s’active. Il paraît qu’il faut rendre la capitale propre pour l’occasion. Drôle de célébration. Drôle de grand nettoyage de printemps qui s’apparente surtout à une tentative désespérée de balayer sous le tapis de l’histoire la poussière de nos hontes, le sang de nos martyrs et les larmes de nos mères. On nettoie les pavés, mais on oublie que ces mêmes pavés ont été abreuvés, des décennies durant, par la violence d’un régime qui ne survit que par la force et la terreur.
Cette mise en scène grotesque, ce dithyrambe mystico-politique rédigé par des plumes stipendiées, n’est rien d’autre qu’une insulte insoutenable à la mémoire collective du peuple togolais. Non, Monsieur le dithyrambiste, ce ne sont pas des « esprits de mauvais aloi » qui s’insurgent aujourd’hui, c’est la conscience d’une nation meurtrie. Évoquer le nom de Faure Gnassingbé dans l’entendement du commun des mortels au Togo, ce n’est pas chanter un hymne à la concorde ; c’est déclencher une alarme stridente qui réveille l’âme des milliers de dignes filles et fils de ce pays dont la vie a été fauchée pour que perdure une dynastie.
Le tapis rouge du pouvoir : un fleuve de sang
Pour le peuple togolais, le bilan de Faure Gnassingbé ne s’écrit pas en lettres d’or sur le fronton des édifices publics, il s’est écrit en lettres de sang en 2005. Qui peut oublier ? Qui a le droit d’oublier ? Plus de 3 000 de nos compatriotes (selon les rapports des organisations de défense des droits de l’homme, bien loin des chiffres édulcorés officiels) ont été massacrés pour que l’héritier puisse s’asseoir sur le trône usurpé et lâché par la force de la mort, par son défunt père. Le sang de ces Togolais a servi, au sens le plus littéral et le plus tragique, de tapis rouge pour l’avènement de l’homme que l’on encense aujourd’hui et dont la célébration est décrétée et imposée au pilori.
Célébrer cet anniversaire, c’est remuer et exhiber, avec un sadisme inouï, les tripes vidées de l’estomac d’Atsutsè Kokouvi Agbobli, retrouvé mort dans des circonstances jamais élucidées. C’est enfoncer à nouveau, avec une cruauté infinie, le couteau dans la gorge du Colonel Toussaint Bitala Madjoulba, assassiné lâchement dans son propre bureau au camp militaire, sacrifié sur l’autel d’une prestation de serment honteuse et d’une parodie de démocratie.
Fêter Faure Gnassingbé, c’est remettre entre les mains de ses victimes assassinées les douilles des balles qui ont fauché leurs vies à l’aube de leur existence. C’est piétiner la mémoire de ces enfants, de ces gamins dont le seul crime était de rêver d’un avenir meilleur ou d’être au mauvais endroit, au mauvais moment, face à une barbarie d’État sans nom. Pensons à Anselme Sinandare et Douti Sinanlengue, deux élèves arrachés à la vie alors qu’ils réclamaient simplement leur droit à l’éducation. Pensons à Joseph Zoumekey, à Agrigna Rachad, à Idrissou Moufidou, à Ino Nawa Tchakondo, à Abdoulaye Rachad, à Jacques Koutoglo, ainsi qu’aux deux frères béninois et à tant d’autres dont les noms n’apparaissent pas dans les rapports officiels parce que leurs familles, terrorisées, ont préféré garder l’anonymat pour survivre.
Comment ose-t-on parler d’altruisme ? Comment ose-t-on parler de « boussole intérieure qui guide vers le divin » face au silence des tombes de 2005, de 2017, de 2018 et de 2025 ? Fêter cet anniversaire, c’est convoquer dans une danse macabre tous les disparus des crises politiques successives, tous ceux qui ont été abattus comme des bêtes parce qu’ils osaient crier leur soif de liberté et leur refus de la dévolution dynastique du pouvoir. Fêter
La culture de la peur et l’inversion des valeurs
Une question fondamentale, éthique et humaine, se pose alors à nous : comment peut-on demander aux victimes de célébrer le bénéficiaire direct de l’assassinat de leurs femmes, de leurs maris, de leurs parents, de leurs enfants ? Quel est le message cynique envoyé à ces familles brisées ?
Le message est clair, d’une violence psychologique inouïe. On leur intime l’ordre de se taire. On leur impose le silence thérapeutique des cimetières. On leur fait comprendre que toute plainte, toute velléité de justice, les exposerait au même sort que leurs proches, immolés sur l’autel de la boulimie d’un pouvoir usurpé. Cette célébration n’est pas un acte de réjouissance populaire ; c’est un outil d’oppression psychologique, une démonstration de force visant à pérenniser la culture de la peur. On veut forcer les opprimés à acclamer l’oppresseur, à baiser la main qui tient le fouet et le fusil.
On tente aujourd’hui de travestir la réalité historique en faisant passer Faure Gnassingbé pour un héros national, un homme de paix et de réconciliation. Mais de quelle réconciliation parle-t-on lorsque la justice est aux ordres, que la vérité est traquée et que l’impunité est érigée en système de gouvernance ? On veut fabriquer un héros devant la mémoire et la dépouille de ceux qui sont tombés sous les balles réelles. C’est une profanation continue. Aux yeux des parents qui continuent de pleurer leurs enfants, dont les corps de certains se trouvent encore, de manière intolérable, dans les morgues de ce pays, interdits de sépulture digne, ce culte de la personnalité est un supplice quotidien.
L’appel à la conscience nationale : le Togo en pause
Togolaises, Togolais, du nord, du centre, du sud, de l’intérieur comme de la diaspora, sans distinction de région, de religion, d’ethnie ou de sensibilité politique, l’heure n’est plus à l’indifférence ni à la résignation. Nous ne pouvons plus continuer à regarder ce spectacle obscène sans réagir. Accepter de célébrer ce 06 juin, ou même fermer les yeux en attendant que la journée passe, c’est se rendre complice de cette entreprise de falsification de notre histoire. C’est accepter que le cauchemar qui hante le quotidien de chaque fille et fils du Togo devienne la norme éternelle pour nos enfants.
En lieu et place de cette célébration factice, nous devons faire de ce 06 juin un jour de deuil national, de recueillement et de résistance spirituelle et citoyenne. Mettons le Togo en pause. Arrêtons le temps. Que les commerces se ferment, que les administrations constatent le vide, que le silence de nos rues résonne comme un cri de protestation assourdissant contre l’imposture.
Profitons de cette journée non pas pour encenser un homme, mais pour nous mobiliser, pour réfléchir ensemble aux voies et moyens d’arracher notre souveraineté confisquée. La souveraineté de ce pays n’appartient pas à une famille, elle n’appartient pas à un clan, elle appartient au peuple souverain du Togo.
Ce 06 juin doit être le moment de faire enfin le deuil que ce régime nous refuse depuis 2005. Le deuil de nos martyrs, le deuil de nos espoirs déçus, le deuil d’une république défigurée. C’est en nous unissant dans ce deuil collectif que nous puiserons la force nécessaire pour rebâtir une nation digne de ce nom. Une nation où la vie humaine sera sacrée, où la justice ne sera plus une parodie, et où plus jamais, au grand jamais, le sang des Togolais ne servira de tapis rouge pour les ambitions de pouvoir d’un individu ou d’une oligarchie.
L’histoire, nous dit le poète de cour du régime, a toujours le dernier mot. Sur ce point, nous sommes d’accord. L’histoire aura le dernier mot, mais elle ne retiendra pas les flatteries mielleuses des courtisans. L’histoire retiendra la longue marche du peuple togolais vers sa liberté, sa résilience face à la dictature, et sa détermination à mettre fin à ce long cauchemar.
Relevons la tête, mettons le pays en pause et engageons-nous pour la reconstruction d’un Togo libre et souverain.