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Buvons, l’eau c’est la vie ! Buvons aux mémes sources que les boeufs, notre survie en dépend. Admettons-le. Un proverbe africain dit : « Quand le lion rugit, la savane applaudit. » Au Togo, on a réinventé le concepte : quand le lion rugit des discours sur la liberté, la gendarmerie prend des notes et sort les menottes.
Le 27 avril 2026, lors de la fête de l’indépendance — cette journée où l’on célèbre la fin d’une colonisation pour mieux en commémorer une autre, domestique et héréditaire — l”Ubu Roi, fils de son père comme chacun sait, a prononcé un discours d’une profondeur abyssale. Il y a appelé, avec toute la solennité que confère des decennies de règne familial ininterrompu, à « la responsabilité collective » et au « droit à l’expression ».
Le droit à l’expression. Répétons ces mots l-e-n-t-e-m-e-n-t, laissons-les fondre sur la langue comme un morceau de sucre dans… disons de l’eau de rivière. Car c’est précisément là que réside la beauté grandiose, le chef-d’œuvre presque dadaïste de la gouvernance togolaise : proclamer le droit à l’expression le lundi et arrêter celui qui s’en est servi le mardi. C’est ce qu’on appelle dans les offines de Lomé une « politique cohérente ».
Roger Amemavor, citoyen togolais ordinaire — trop ordinaire, visiblement — avait eu l’impudence, la témérité, l’audace folle de publier une vidéo. Dans cette vidéo explosive, subversive, proprement non-révolutionnaire mais conviviale, il avait montré que ses compatriotes boivent de l’eau de rivière. La même eau où s’abreuvent les bœufs. Il ne proposait pas de renverser le gouvernement. Il ne réclamait pas la tête de qui que ce soit. Il ne veut ni boeuf, ni queue. Non. Il montrait juste de l’eau.
De l’eau boueuse, partagée entre les hommes et les bovins, dans un pays dont le sous-sol regorge de ressources et dont les dirigeants fréquentent assidûment les palaces de Paris. On comprend l’émoi des autorités. Comme le dit si bien l’adage : « La vérité est un couteau — celui qui la dit risque de se couper. » Et au Togo, le couteau, c’est l’État qui le tient.
Qu’a donc fait Roger de si terrible? Il a parlé de la gestion des ressources du pays. Il a osé mettre en images ce que des millions de Togolais vivent quotidiennement sans pouvoir le dire. Il a commis le crime impardonnable que les juristes du régime désignent pudiquement, dans leurs dossiers, sous le terme générique de « trouble à l’ordre public » — formule magique qui s’applique avec une souplesse admirable à tout ce qui dérange le sommet de l’État, du griot critique au journaliste indiscret, en passant par le simple citoyen muni d’un téléphone et d’une connexion internet. Trouble à l’horde publique! Horde, oui; l’habitude est une seconde nature, n’est-ce pas?
Remarquons l’élégance du calendrier. Le discours du 27 avril glorifiant l’expression libre. L’arrestation qui suit. Entre les deux : à peine le temps de digérer le mets officiel. Satire politique, en Anglais vulgaire: chef call that an “appetizer-dessert”: you get liberty as a starter, with imprisonment to finish. Avec, pour digestif, le silence.
Il faut ici rendre hommage au génie communicationnel du pouvoir togolais. Là où d’autres régimes autoritaires ont la maladresse d’assumer leur autoritarisme, Lomé maintient avec brio la fiction démocratique. On organise des élections — avec un candidat qui gagne. On
rédige une Constitution — avec des articles qui s’effacent selon les besoins. On proclame la liberté de la presse — et l’on emprisonne ceux qui en usent avec trop de zèle. C’est cela, la nuance togolaise. C’est cela, la démocratie version Gnassingbé, père et fils réunis dans un même projet dynastique que les pharaons eux-mêmes auraient trouvé ambitieux.Pendant ce temps, l’eau coule. L’eau des rivières, l’eau des bœufs, l’eau que boivent les enfants dans les villages que les discours officiels désignent comme « en développement » depuis maintenant plusieurs décennies. On développe, on développe — mais l’eau, elle, reste la même. Et ils se developpent les poches. Les ressources du pays, elles, prennent d’autres chemins, plus discrets, vers d’autres rivages. On se souvient du bon mot de Voltaire : « Il est dangereux d’avoir raison dans des matières où des hommes en place ont tort. » Roger Amemavor avait raison sur l’eau. Il avait tort d’oublier où il habitait. Ici, c’est le NeverMind Land!
Tu vois, et tu passes, bouche cousue. Ni zyeux [SIC], ni cornu [SIC] !
La « responsabilité collective » évoquée dans le discours présidentiel du 27 avril prend ici tout son sens. Elle signifie ceci: collectivement, il est de la responsabilité de chacun de se taire. Connais-tu l’histoire du vieux silure et du petit silure? Faut faire comme le dit le vieux silure.
Collectivement, il convient de regarder l’eau souillée sans la flimer [SIC], ni filmer. Collectivement, la misère doit rester hors champ — car ce qui n’est pas montré n’existe pas, et ce qui n’existe pas ne pose pas de problèmes au bilan gouvernemental. Un philosophe de village aurait dit : « Celui qui dénonce la flaque risque de s’y noyer. » Au Togo, on ne l’a pas noyé — on l’a juste arrêté. C’est plus propre. Plus républicain et plus humain, et juste.
Il serait injuste, cependant, de ne pas saluer les acquis indéniables du régime. Depuis 2005, Faure Gnassingbé a tenu l’économie togolaise avec la ferme conviction que le développement est une affaire de patience — la sienne. Il a modernisé les techniques de répression, les affinant avec le soin du collectionneur. Il a su, par ailleurs, maintenir un dialogue permanent avec la communauté internationale, laquelle, occupée à signer des partenariats commerciaux, n’a guère le loisir de regarder dans quel récipient boivent les Togolais.
Affaire Roger Amemavor est un cas d’école ! Elle illustre parfaitement ce que l’on pourrait appeler « le syndrome du miroir brisé » : dans certaines républiques, le pouvoir ne supporte pas qu’on lui tende un miroir. Surtout quand le reflet montre un bœuf et un enfant se partageant la même eau trouble.
Alors Roger est en prison. Et quelque part dans un bureau climatisé de Lomé, quelqu’un rédige peut-être déjà le discours du prochain 27 avril prochain. Un discours sur la dignité humaine. Sur l’eau potable. Insanite! Car comme on dit chez nous : « La bouche du roi parle de liberté. Les mains du roi, elles, accomplissent autre chose. » — Compatriote, tu boiras de l’eau du robinet. Pour l’instant, boit seulement ce que tu trouves peu importe l’origine, peu importe l’état. Boit, l’eau, c’est la vie. Et, surtout, Roger: faut pas faire gros ker [SIC] car ici, chez moi au Togo, c’est du shein !
Par : Ben Djagba
Salt Laker City
29 avril 2026