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Au Togo, couvrir l’environnement relève du parcours du combattant

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Accès au terrain bloqué, sources intimidées, financements insuffisants, manque de formation spécialisée : le parcours est semé d’obstacles pour couvrir les enjeux environnementaux au Togo. Le consortium de journalistes d’investigation basé au Togo Truth Reporting Post (TRP) et Reporters sans frontières (RSF) révèlent les difficultés rencontrées par les journalistes qui s’aventurent sur ce terrain.

Déforestation, extraction minière incontrôlée, pollution industrielle, trafic de ressources naturelles… Les sujets environnementaux sont nombreux au Togo. Mais leur couverture pose problème : celles et ceux qui s’y risquent se heurtent à un mur.

“Couvrir les sujets environnementaux, profondément d’intérêt public, expose à des risques qui vont de la menace aux attaques physiques. Les obstacles recensés appellent des réponses collectives : renforcement des protections légales pour les journalistes, développement de fonds de soutien au journalisme d’investigation, construction de réseaux de collaboration entre rédactions togolaises et partenaires régionaux ou internationaux, et surtout investissement massif dans la formation spécialisée”. Anne Bocandé, Directrice éditoriale de RSF.

“Couvrir les enjeux environnementaux, c’est aussi affronter des intérêts économiques puissants. C’est pourquoi les enquêtes environnementales exposent les journalistes à des intimidations et à des pressions constantes, dans un contexte d’accès limité à l’information. Pourtant, ce travail reste indispensable, car la protection de l’environnement conditionne la survie de l’humanité et garantit la veille citoyenne. Face à ces défis, le TRP appelle les journalistes et les organisations de la société civile à renforcer leur solidarité et leur collaboration. Dans un contexte où les réponses politiques et institutionnelles demeurent insuffisantes, il devient impératif de s’organiser collectivement. De son côté, le TRP entend poursuivre ses actions en organisant, avec l’appui de ses partenaires, notamment RSF, des ateliers dédiés à la sécurité et à la protection des journalistes, tout en œuvrant à l’extension des formations sur l’ECOSINT à d’autres pays de la sous-région”. Pierre-Claver Kuvo,Coordonnateur du Truth Reporting Post.

Des zones d’investigation inaccessibles

La mine de phosphate de Kpémé, ville côtière à l’est de la capitale Lomé, les carrières clandestines de sable d’Aképé dans la commune Avé 2, dans le sud-ouest du pays, exploitées par la Société nouvelle des phosphates du Togo (SNPT), ou encore celles de Sanguéra dans la commune Agoè-Nyivé 6, située au nord de Lomé : autant de sites industriels ou d’exploitation de ressources naturelles togolais qui sont connus pour être inaccessibles aux reporters. “Il y a quelques années, je voulais réaliser une enquête sur l’exploitation du phosphate à Kpémé, mais je n’ai pas pu accéder au site de la SNPT. J’ai d’ailleurs été renvoyé manu militari des lieux”, raconte le directeur de publication de Vert-Togo, Hector Sann’do Nammangue, à la tête de l’un des rares médias togolais entièrement consacrés aux questions environnementales.

À l’obstacle institutionnel s’ajoute, dans certaines régions du pays, une dimension sécuritaire qui rend toute investigation périlleuse, si ce n’est impossible. Dans le nord du pays, la menace terroriste a transformé des pans entiers du territoire en zones interdites d’accès. Le nord-est du pays est très proche du complexe W-Arly-Pendjari, un immense site naturel à cheval entre le Bénin, le Burkina Faso et le Niger. Cet écosystème transfrontalier, d’une importance environnementale majeure, est officiellement classé “zone rouge” par le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères. Ces contraintes sécuritaires privent les journalistes d’un accès à certains des territoires les plus vulnérables sur le plan environnemental, précisément là où l’investigation est la plus nécessaire.

Des sources qui se dérobent

Quand l’accès au terrain n’est pas physiquement interdit, c’est la parole qui se ferme. “Certains chercheurs vous abandonnent en cours de route. Au début, ils donnent leur accord, mais changent d’avis

du fait de la sensibilité du sujet”, déplore Hector Sann’do Nammangue. Le journaliste Charles Kolou, qui travaille pour le média d’investigation spécialisé dans les questions environnementales Mongabay, fait le même constat. “Personne ne veut communiquer, surtout quand une activité a des impacts environnementaux et que cela implique l’autorité publique”, explique-t-il.

Le journaliste pour le site d’information togolais Laabali Robert Douti pointe aussi les difficultés d’accès aux sources institutionnelles, notamment les autorités en charge de l’environnement. Ce silence organisé crée une situation intenable pour les journalistes : ils ne peuvent ni obtenir les réponses des autorités, ni se passer d’elles sans s’exposer à des accusations de partialité.

Le coût de l’investigation environnementale

Au-delà des risques sécuritaires, le coût des investigations représente un obstacle non négligeable. Mener une enquête environnementale rigoureuse implique des déplacements, du matériel et du temps, des ressources dont les rédactions togolaises sont souvent dépourvues. “Dans une certaine mesure, si on arrive à écrire des sujets sur l’environnement, c’est parce qu’on arrive à collaborer avec des médias internationaux”, reconnaît Charles Kolou. Cette dépendance vis-à-vis de financements ou de partenariats extérieurs fragilise l’indépendance éditoriale et conditionne l’agenda éditorial. Les sujets d’ultra proximité moins susceptibles de séduire des rédactions étrangères, restent ainsi souvent dans l’ombre : “J’ai en projet un article sur les terrains vides à Lomé comme source d’insalubrité et d’insécurité, mais j’en reporte la réalisation faute de média intéressé”, ajoute-t-il.

Le journaliste insiste également sur une réalité pratique souvent sous-estimée : “Si tu ne te déplaces pas, tu seras piégé par des gens qui vont dire des choses qui ne sont pas vraies. Et comme c’est une question d’environnement, il faut aussi avoir les images à l’appui.” La documentation visuelle (photographies, vidéos, données satellitaires) est effectivement devenue incontournable dans ce type de journalisme. Mais elle suppose des investissements que peu de médias locaux peuvent assumer seuls.

Le manque de formation au journalisme environnemental

À tous ces obstacles s’en ajoute un autre, tout aussi déterminant : le manque de formation spécifique au journalisme environnemental. Traiter de déforestation, de pollution industrielle ou de biodiversité, entre autres, requiert en effet une double compétence journalistique et scientifique, que les cursus classiques de formation aux métiers de la presse ne fournissent pas. Sans cette base, les journalistes sont exposés à la désinformation et peuvent reproduire, sans le savoir, des données erronées ou orientées. La branche togolaise de l’organisation internationale Jeunes Volontaires pour l’environnement (JVE), active dans la formation des journalistes sur les questions écologiques, indique : “Le manque de connaissances scientifiques de certains journalistes entraîne un déficit de fiabilité sur des sujets environnementaux complexes. Il y a une vraie nécessité de renforcement des capacités.”

Se former et enquêter sur les enjeux environnementaux : L’ECOSINT – acronyme d’Economic open-source intelligence – soit un ensemble de techniques de recherches en sources ouvertes centrée sur les enjeux environnementaux, offre aux journalistes une voie alternative : investiguer à distance, en s’appuyant sur des données satellitaires accessibles gratuitement et des outils de visualisation qui ne nécessitent pas ou peu de compétences en programmation. Cette méthode permet de documenter des sujets environnementaux sans dépendre d’un accès physique aux sites et fournit un cadre méthodologique rigoureux qui compense le manque de formation scientifique spécialisée. L’ECOSINT permet également de produire des preuves visuelles et cartographiques qui renforcent la crédibilité des enquêtes face aux tentatives d’intimidation ou de mise en cause judiciaire. Une vingtaine de journalistes ont pu être formés en 2025 à ces méthodes d’investigation lors d’un atelier de formation organisé par le TRP et soutenu par RSF.

Source: RSF